Entretien exclusif avec Pr Giscard Assoumou Ella : Éclairage sur le Plan National de Développement pour la Transition au Gabon

Les participants à l’atelier du plan national de développement du Gabon @D.R
Le Plan National de Développement pour la Transition a été officiellement lancé à Libreville par le Premier Ministre Chef du Gouvernement, M. Rémond NDONG SIMA, accompagné du Vice-Premier Ministre, Ministre de la Planification et de la Prospective, M. Alexandre BARRO CHAMBRIER, les 26 et 27 mars derniers. À cette occasion, notre rédaction a tendu le micro au Pr Giscard ASSOUMOU ELLA, conseiller du VPM, Chef de Département Planification et Prospective. Il est par ailleurs professeur d’économie des universités, et assurait, à l’occasion, la présidence de la commission « Economie » de l’atelier.
Question 1 : M. le conseiller, avant de parler spécifiquement de la commission « Economie » de l’atelier qui a travaillé sous votre présidence, pouvez-vous nous expliquer le bien fondé du PNDT ?
Avant de répondre à votre question, permettez-moi de souligner que depuis l’année 2009, la mise en œuvre des politiques économiques et sociales dans notre pays n’était pas basée sur une vision émanant des aspirations profondes des gabonais. Le Plan Stratégique Gabon Emergent (PSGE) a été pensé par les cabinets d’étude dont la plupart des membres ne connaissaient pas les réalités socio-économiques du Gabon. En dehors des problèmes liés à la gouvernance et aux fluctuations des cours mondiaux du pétrole, l’échec du PSGE est d’abord lié à sa non-appropriation par les populations gabonaises. Du fait de son inadéquation avec les réalités socio-économiques et culturelles du Gabon, son abandon a ouvert la voie au pilotage à vue et aux improvisations dans la mise en œuvre des politiques publiques dans notre pays, ce qui ne pouvait pas lui permettre d’entamer la marche vers l’émergence souhaitée par les anciennes autorités.
La réhabilitation du Ministère de la Planification et de la Prospective par les nouvelles autorités est la réponse adaptée à ce problème. Il a pour principales missions de proposer une vision à court, moyen et long terme du développement harmonieux du pays basée sur une approche endogène et participative ; de planifier, suivre et évaluer les travaux d’investissement qui vont permettre au pays de se retrouver à ce niveau de développement désiré à un horizon fixé, tout en menant une réflexion approfondie sur la meilleure manière de financer le développement qui puisse permettre au pays de réaliser le niveau d’investissements nécessaire chaque année, même en période de mauvaise conjoncture économique, grâce à un mécanisme de stabilisation du budget d’investissement, etc.
Dans cette perspective, le Plan National de Développement pour la Transition (PNDT) est l’étape de court terme. Il est un nouveau référentiel de développement matérialisant la vision du Comité de Transition pour la Restauration des Institutions (CTRI) et du Gouvernement de Transition, à savoir : « restaurer les institutions de l’Etat, consolider une croissance économique inclusive et durable soutenue par une gouvernance nationale plus efficace en misant sur le développement du capital humain et des infrastructures. ». Ce plan élaboré dans un contexte particulier vise à résoudre les problèmes prioritaires du pays, notamment en matière d’infrastructures stratégiques, de diversification de l’économie, de développement du capital humain, de la gouvernance, etc.
Question 2 : Quelles sont les mesures spécifiques envisagées pour intensifier la diversification économique dans les secteurs des Mines, des Hydrocarbures, de l’Agriculture, de l’Elevage, de la Pêche, du Tourisme, du Commerce et du Numérique ?
Mines :
Pour le secteur des mines, l’ambition exprimée dans le PNDT est d’améliorer la gouvernance, la gestion et le contrôle des activités minières, et de valoriser le potentiel minier. Cette ambition repose sur les mesures suivantes:
• L’amélioration de la gouvernance du secteur minier à travers l’adoption des textes d’application du code minier, l’informatisation du cadastre minier afin d’attirer plus d’investisseurs ;
• L’amélioration du suivi et du contrôle des activités des opérateurs miniers en phase de recherche et d’exploitation. Il s’agira, entre autres, de renforcer les opérations de contrôle des brigades minières, de renforcer le système de vérification pour mieux évaluer le chargement des minerais de manganèse destinés au marché international ;
• L’amélioration de la connaissance du potentiel géologique et minier au niveau du territoire national. Il s’agira de procéder à un inventaire minier afin d’identifier le potentiel économique d’autres substances à haute valeur ajoutée, à l’instar des terres rares, le niobium, la potasse, etc.
Hydrocarbures :
Dans le secteur pétrolier, les autorités entendent :
• Promouvoir l’émergence des champions nationaux dans l’industrie pétrolière, à la fois dans le segment des opérateurs et des sous-traitants ;
• Développer les compétences locales, notamment dans les services pétroliers.
Dans cette optique, le Gouvernement prévoit conduire d’importantes réformes. Sur le premier axe, l’ambition est d’augmenter les capacités de la Société Gabonaise de Raffinage (SOGARA), d’améliorer la gouvernance de Gabon Oil Company (GOC) et d’acquérir la société ASSALA.
Aussi, il envisage de développer des capacités des laboratoires afin de permettre l’analyse des échantillons de pétrole brut sur place ainsi que l’établissement des quotas d’embauche par niveau de qualification pour les gabonais.
Agriculture :
Pour le secteur de l’Agriculture, l’ambition exprimée dans le PNDT est de renforcer la souveraineté alimentaire du Gabon et de développer les filières exportatrices. Pour ce faire, des actions visant à promouvoir et à renforcer les systèmes de production agricole seront menées. Il s’agit notamment de :
• La cartographie des terres agricoles rurales ;
• Le développement d’un système de semence performant pour la diffusion des meilleurs pratiques ;
• La structuration des acteurs agricoles autour de leur domaine d’activités principales ;
• L’amélioration des conditions d’exploitation, notamment l’aménagement, la mécanisation de la production, la promotion des produits agricoles et l’appui à la transformation, etc.
Pêche :
Le Gabon dispose d’un potentiel important de ressources halieutiques variées et de hautes valeurs commerciales. La production du secteur est cependant peu performante avec des capacités limitées. Ainsi, l’ambition majeure du Gouvernement de la Transition dans ce secteur est d’industrialiser la filière thon, de construire des quais de pêche dans plusieurs localités et un abattoir, ainsi qu’une chambre froide de grande capacité.
Tourisme :
Pour la période 2024-2026, la priorité stratégique des autorités est celle d’un tourisme durable pour la diversification économique afin de tirer profit du potentiel existant. L’objectif recherché est de développer une offre touristique nationale fiable et faire venir plus de 600.000 touristes chaque année d’ici 2029.
Cette ambition repose sur six (06) axes stratégiques majeurs :
• La rénovation du cadre institutionnel et légal du tourisme et le renforcement de la gouvernance touristique au Gabon ;
• La valorisation des ressources humaines ;
• La création d’une offre touristique de qualité ;
• La garantie d’un financement stable et suffisant ;
• La création des Zones d’Intérêts Touristiques (ZIT) ;
• Le développement des infrastructures et la mise aux normes des équipements touristiques.
Économie Numérique :
La vision que les autorités de la transition entendent porter pour le développement de ce secteur sur la période 2024-2026, est de faire de l’économie numérique l’un des piliers de la diversification de l’économie, de l’inclusion sociale et de la souveraineté nationale. Celle-ci repose sur cinq (05) axes :
• Accélérer et optimiser le développement des infrastructures numériques structurantes ;
• Stimuler et accélérer le développement de l’entrepreneuriat numérique, l’innovation et le commerce électronique ;
• Optimiser la digitalisation des services publics ;
. Renforcer le cadre règlementaire et légal favorable à l’éclosion du numérique.
Question 3 : Comment garantirons-nous la croissance durable de ces secteurs tout en assurant une contribution équitable à l’économie nationale ?
Sur le plan macroéconomique, l’urgence est de renforcer la promotion d’une croissance économique inclusive et durable portée par les pôles de croissance et de développement, à travers la diversification du potentiel économique national et un accroissement de la mobilisation d’investissements importants en faveur des secteurs clés pour leur mise à l’échelle. L’impératif d’améliorer la gestion des finances publiques et de renforcer l’environnement des affaires sont également des défis majeurs. Une maitrise des tensions inflationnistes pour lutter contre la vie chère et réduire les coûts des intrants dans plusieurs secteurs constitue également un facteur important pour la génération d’une croissance durable.
En outre, le développement des Infrastructures routières, le Transports, l’Énergie, l’Eau potable, etc. permettra de soutenir le développement économique du Gabon. Dans cette optique, il est prévu de prendre en charge certaines études de faisabilité, les aménagements et réhabilitations des routes prioritaires, l’amélioration de l’offre de service de transports voyageurs, la mise en conformité des installations portuaires, l’amélioration de l’offre des services énergétiques, de l’adduction en eau potable et l’assainissement qui constituent aujourd’hui des facteurs qui freinent la production nationale.
Dans le volet « études », il est prévu la réalisation d’études d’auscultation et de faisabilité technique de ponts et des routes dans différentes localités du territoire mais également au niveau transfrontalier. L’ambition est également d’engager des études techniques du tramway du périphérique du Cap jusqu’à Owendo.
Concernant les aménagements des infrastructures routières, les actions prioritaires sont regroupées en quatre (4) programmes :
• Le Programme Équipement et infrastructures inscrits dans la loi de finances 2024 ;
• Le Projet d’appui au secteur des infrastructures au Gabon (PASIG, phase 1) ;
• Le Programme d’achèvement des chantiers en arrêt depuis 2013 ;
• Le Programme de modernisation des routes nationales de 2024 à 2026.
Dans le secteur du transport, l’urgence est de renforcer les infrastructures portuaires et ferroviaires essentiels pour le transport de la production locale.
Dans cette optique, les autorités de la Transition ambitionnent d’assurer la normalisation des installations portuaires existantes et la construction de nouvelles infrastructures telles que les gares maritimes (Libreville et Port-Gentil), le port en eau profonde de Mayumba dont les caractéristiques techniques pourraient permettre d’accueillir des gros porteurs, les chantiers navales et faire en sorte que le Gabon se dote d’une flotte.
Aussi, l’augmentation les capacités de transport ferroviaire aura pour principale orientation l’acheminement du minerai de fer et de la production industrielle de bois. A ce titre, on note déjà le début de l’exploitation des gisements de fer de Bélinga dans l’Ogooué-Ivindo, de Baniaka dans le Haut-Ogooué, et de Milingui dans la Nyanga.
Les autorités entendent également poursuivre la vision d’amélioration de l’offre des services énergétiques pour satisfaire le bien-être des citoyens et soutenir le développement économique du pays. Cette vision s’appuiera sur la mise en œuvre du Plan Sectoriel Électricité (PSE), s’articulant autour de cinq (05) axes stratégiques majeurs :
• L’Amélioration de la Gouvernance du secteur ;
• Le Développement d’une offre énergétique abondante, compétitive et durable ;
• L’Accroissement de l’accès aux services de l’électricité (accès universel) ;
• La Mise en place d’un marché national de l’électricité connecté aux marchés sous-régionaux.
Pour pallier au déficit énergétique, un effort important sera mis dans le cadre de l’accroissement des capacités de production du système électrique national composé de Réseaux Interconnectés (RIC) à travers, notamment : le développement des projets d’aménagement hydroélectriques de l’Impératrice Eugénie (120 MW), FE2 (56MW) et de Kinguelé Aval (35MW) qui permettront d’accroitre l’offre énergétique dans les provinces de l’Estuaire, du Moyen-Ogooué, de la Ngounié, la Nyanga, de l’Ogooué-Ivindo, et du Woleu-Ntem, la construction de la centrale thermique gaz de Mayumba (20 à 50 MW) dont la mise en service permettra de déclasser les centrales thermiques diesel de Tchibanga, Mouila, Lambaréné, Fougamou et Mayumba, la sécurisation de l’approvisionnement en électricité par l’interconnexion avec la Guinée Equatoriale (12 MW) en 2024. Ce projet permettra de déclasser les centrales thermiques diesel d’Oyem, Bitam et Mitzic dont les charges d’exploitation sont très élevées avec un impact négatif sur l’environnement.
En plus, la réalisation de cette ambition dépend fortement de nos capacités à relever le défi d’un développement économique décentralisé et intégré qui passe par la définition d’un niveau d’investissements à réaliser chaque année même en période de mauvaise conjoncture, la construction de pôles de croissance et de développement économique, et la mobilisation des fonds sans interruption tout au long du programme.
En définitive, le PNDT offre à notre pays une opportunité unique de renouer avec une croissance inclusive et durable, de renforcer son attractivité afin d’augmenter le volume des investissements dans les secteurs prioritaires identifiés comme principaux catalyseurs pour atteindre les Objectifs de Développement Durable (ODD) prescrits par les Nations Unies.
Question 4 : Quelles stratégies adopter pour renforcer la compétitive internationale de ces secteurs et attirer davantage d’investissements ?
La vision exprimée dans le PNDT est de construire un programme de promotion des investissements sur la base d’un portefeuille de projets privés et de structurer les interventions des investisseurs. Cette vision s’appuie sur trois (03) principaux axes :
– L’intensification du dialogue Public-Privé ;
– L’accompagnement des investisseurs ;
– La dématérialisation et la digitalisation au service de la diversification économique.
L’élaboration et l’adoption de la loi portant orientation de la politique des investissements en République Gabonaise constituera une priorité. L’objectif est de placer le Gabon parmi les tops 10 des pays africains réformateurs.
La promotion des investissements portant sur la substitution des importations : la stratégie de substitution des importations passera par la création des zones agricoles à forte productivité (ZAP), afin d’y produire des aliments sur la base de nos besoins de consommation et d’inciter les investisseurs à s’y installer afin d’absorber la production locale. Concrètement, ces actions seront mises en œuvre par l’installation d’unités de production à la ZAP de NSUBA, à la ZIS de NKOK, à Ntoum et à la ZAP d’ANDEM.
Propos recueillis par Justin Mbatchi