Édito/AGASA : Entre turbulences managériales et dévoiement stratégique, l’impératif d’un redressement institutionnel

 Édito/AGASA : Entre turbulences managériales et dévoiement stratégique, l’impératif d’un redressement institutionnel

Libreville, le 18 juin 2025. Alors que l’Agence Gabonaise de Sécurité Alimentaire (AGASA) traverse une phase sensible de son histoire récente, deux faits viennent raviver les interrogations sur la gouvernance actuelle de cette entité centrale dans la stratégie sanitaire et phytosanitaire du pays : d’une part, la note d’intérim signée par le Directeur Général Jean Delors Biyogue Bi Ntougou confiant la gestion de l’agence à une cadre intermédiaire ; d’autre part, les révélations multiples mettant en cause sa gestion, aussi bien en matière de ressources humaines que de stratégie financière et technique.

Une délégation d’intérim inhabituelle

Dans un bref communiqué interne, le Directeur Général annonce son absence du 16 au 24 juin 2025, période pendant laquelle l’intérim de direction sera assuré par Mme Luce Clara Ebimi Otsobi épouse Mbadinga, Déléguée Qualité de l’agence. Cette décision surprend au sein même de l’AGASA, qui dispose d’un organigramme hiérarchique clair, intégrant notamment un Directeur Général Adjoint et plusieurs responsables de directions techniques. Confier la tête de l’agence à une fonction qualité, sans lien direct avec la chaîne de commandement exécutive, suscite légitimement des interrogations sur la logique managériale qui prévaut.

Des recrutements sans pertinence et sans procédure

Au-delà de cette décision ponctuelle, c’est une série d’éléments plus profonds et structurels qui questionnent la direction actuelle de l’AGASA. Lors de sa récente conférence de presse, le Dr Biyogue Bi Ntougou a déclaré avoir procédé à plusieurs recrutements pour renforcer les effectifs de l’agence. Toutefois, selon des sources internes croisées, près de 80 % des personnes recrutées ne correspondent ni aux profils requis, ni aux besoins réels des métiers de l’inspection sanitaire et phytosanitaire. En guise de formation, une session de trois heures sur les « Bonnes Pratiques d’Hygiène » aurait suffi à leur octroyer un certificat en ressources humaines. Une pratique peu rigoureuse pour un organisme technique censé garantir la qualité sanitaire des aliments consommés sur le territoire.

Une gestion financière fragilisée

Sur le plan budgétaire, les signaux d’alerte sont tout aussi préoccupants. En 2024, alors qu’il présidait le Conseil d’administration, Jean Delors Biyogue a fait adopter un budget prévisionnel de 4 milliards de FCFA. À l’issue de l’exercice, seuls 2,6 milliards ont été recouvrés. Malgré cette contre-performance, le budget 2025 a été porté à 4,6 milliards, sans réforme organisationnelle ni inflexion stratégique majeure. Par ailleurs, les cotisations sociales du personnel ne seraient plus versées depuis son arrivée, faisant ainsi resurgir une dette sociale estimée à 900 millions de FCFA, contre zéro à la fin du mandat de sa prédécesseure, Mme Alia Maganga Moussavou.

Une régression logistique et institutionnelle

L’un des indicateurs tangibles du recul enregistré est la gestion du parc automobile. Alors que 17 véhicules avaient été acquis entre 2019 et 2023 pour appuyer les missions de terrain, la majorité d’entre eux ont été vendus dès l’arrivée du nouveau Directeur Général, sans procédure formelle ni encadrement administratif. Aujourd’hui, seuls cinq véhicules seraient encore disponibles pour assurer la couverture nationale. Cette régression va de pair avec l’arrêt de plusieurs projets structurants : fermeture du laboratoire d’analyses alimentaires, suspension du quai de transbordement d’Eboro, gel du numéro vert sanitaire, arrêt du système de gestion de flotte…

Des ambitions de certification détournées de leur essence

L’AGASA s’était engagée, sous la direction précédente, dans une dynamique de normalisation selon les standards internationaux ISO 9001:2015 et ISO 17020:2012. Ces chantiers exigeaient discipline, rigueur documentaire et traçabilité des processus. Or, selon des témoignages concordants, les procédures internes seraient désormais régulièrement contournées par le premier responsable lui-même. Ce paradoxe fragilise la crédibilité des discours sur la quête de certification.

Une perte de cap stratégique

Face à ces dysfonctionnements, l’analyse globale révèle que le défi de l’AGASA n’est pas d’abord d’ordre financier, mais bien structurel et managérial. L’orientation stratégique semble avoir été abandonnée au profit d’une gestion personnelle, parfois opaque, souvent déconnectée des enjeux techniques de l’agence. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’image d’une institution, mais la capacité du pays à assurer la sécurité alimentaire des populations, à garantir la conformité des importations, et à protéger la santé publique.

En conclusion : la nécessité d’un sursaut institutionnel

L’AGASA est une institution républicaine dont la mission engage la santé des citoyens et la conformité du commerce agroalimentaire aux normes internationales. En moins de deux ans, des acquis patiemment bâtis ont été fragilisés, voire démantelés. Le retour à une gouvernance fondée sur la compétence, la transparence et la rigueur s’impose désormais comme un impératif national. Il en va de la crédibilité de l’agence, de l’intégrité de ses missions, et de la confiance que les partenaires publics comme privés peuvent lui accorder.

 

La rédaction 

Related post