Politique/60 ans d’impunité, 60 ans de destruction : le vrai visage du système Bongo

Pendant plus d’un demi-siècle, le Gabon a vécu sous un régime verrouillé, hérité et perpétué par un cercle restreint qui a fait de l’État un patrimoine familial. Le témoignage de Brice Laccruche Alihanga, livré ce 4 août sur le plateau de TV5 Monde, apporte une pièce rare et explosive à l’édifice déjà lourd des accusations contre ce système.
Ancien directeur de cabinet d’Ali Bongo et figure centrale du pouvoir jusqu’en 2019, Laccruche raconte avec précision la mécanique implacable qui, selon lui, visait à préparer l’avènement de Nourreddin Bongo Valentin comme président de la République… sans passer par les urnes, ni par un quelconque processus démocratique.
Le rêve monarchique d’un héritier
« Mon grand-père était président, mon père est président, je serai président ». Cette phrase, rapportée par Laccruche, n’est pas seulement une fanfaronnade d’héritier. Elle traduit une conception héréditaire de la présidence, hors de toute légitimité électorale.
Nourreddin se serait posé en “prince héritier” au sein d’un clan structuré comme une monarchie de fait, où la question n’était pas de savoir si il régnerait, mais quand et comment.
Face à cet ultimatum « Es-tu avec moi ou contre moi ? » Laccruche a choisi la voie la plus risquée : dire non. Et c’est ce refus qui, selon lui, a déclenché sa descente aux enfers.
Répression ciblée et confiscation des biens
La suite de son récit décrit une répression méthodique. Arrestation brutale. Mise à l’isolement prolongée. Quatre années de détention quasi inhumaine, sans fenêtre ni promenade.
À cela s’ajoute, d’après Laccruche, la confiscation pure et simple de ses biens personnels un acte à la fois punitif et symbolique, visant à effacer non seulement l’homme, mais aussi sa trace dans le paysage économique et social.
Il évoque aussi la menace d’une peine de trente ans de prison, conçue comme une manière de le briser définitivement.
Un système familial imperméable à la réforme
Ce témoignage vient renforcer ce que de nombreux observateurs dénonçaient déjà : un État gouverné comme une affaire privée, où les postes clés étaient tenus par le père, la mère, et le fils.
Le rejet systématique de toute réforme interne qu’elle vienne de cadres expérimentés ou d’alliés de longue date traduisait la peur viscérale du changement. Toute voix discordante était perçue non comme un désaccord légitime, mais comme une menace existentielle au projet dynastique.
Le prix du refus
En affirmant « J’ai dit non au prince qui voulait devenir roi », Laccruche résume en une phrase l’enjeu central : refuser de cautionner une succession héréditaire revenait à signer son arrêt de mort politique, voire physique.
Si son récit est exact, il ne s’agit pas d’un simple différend interne, mais de la mise en œuvre délibérée d’un appareil de répression destiné à purger toute opposition.
Et maintenant ?
Les propos de Brice Laccruche Alihanga posent une question essentielle : que reste-t-il aujourd’hui de ce projet monarchique ?
Si le régime Bongo-Valentin a été renversé en août 2023, les mécanismes qui l’ont rendu possible peur, impunité, confusion entre pouvoir public et intérêts privés n’ont pas disparu par magie.
Son témoignage, au-delà des blessures personnelles, sert d’avertissement : sans vigilance démocratique et sans assainissement institutionnel, le spectre de la succession dynastique pourrait toujours hanter l’avenir politique du Gabon.
Justin Mbatchi