Édito/Nouvelle loi électorale : La reculade d’une démocratie à tâtons

 Édito/Nouvelle loi électorale : La reculade d’une démocratie à tâtons

Comme sous le régime déchu d’Ali Bongo, les députés gabonais de transition, tels une majorité godillot, ont adopté à une écrasante majorité, mercredi 19 juin 2024, une nouvelle loi électorale jugée scandaleuse. Désormais, juge et partie, c’est le ministre de l’intérieur qui organise exclusivement les élections au Gabon.

La tentation est grande, et le risque très élevé de revenir à des magouilles électorales, avec leur corollaire de contestations systématiques et de violences postélectorales, qui jalonnent malheureusement l’histoire politique du Gabon depuis le retour du multipartisme de façade, acté au lendemain de la conférence nationale de 1990. Trois ans plus tard, la première présidentielle présentée comme pluraliste organisée le 5 décembre par le ministère de l’intérieur n’a donné lieu qu’à un simulacre d’élection.

Alors que le dépouillement était encore en cours, le ministre de l’intérieur d’alors, Antoine Depadou Mboumbou Miyakou proclama la victoire d’Omar Bongo, mettant ainsi le feu aux poudres, avec la contestation de cette victoire par père Paul Mba Abessolo, farouche opposant de l’époque. La suite, on la connaît. Ce sont des violences postélectorales et une crise politique qui prendra fin avec les Accords de Paris un an plus tard.

Retour en arrière

Pourtant, c’est ce scénario qui pourrait encore se reproduire après l’adoption mercredi 19 juin par l’Assemblée nationale de la nouvelle loi électorale qui consacre ce retour à l’organisation exclusive des élections par le ministère de l’intérieur. Parmi les rares députés ayant voté contre, Jean Valentin Leyama parle du mercredi noir, tandis que son collègue, Geoffroy Foumboula Libeka explique qu’avec le vote de ce texte, le Gabon devient le seul pays en Afrique centrale, de l’Ouest et même de l’Est « à faire organiser ses élections de façon exclusive par son ministère de l’intérieur ».

En vertu de cette nouvelle loi, désormais c’est le ministère de l’intérieur qui nomme les présidents des commissions électorales locales, les agents scrutateurs, supervise les opérations de vote aussi bien en amont qu’en aval. Ce qui compromet la possibilité de parvenir à des scrutins libres et réellement transparents. Surtout quand on connaît la collusion trop grande d’intérêts politiques des membres du gouvernement qui doivent servir avant tout la cause du président de la République qui les a nommés. Dans ce contexte, confier au ministre de l’intérieur, l’organisation des élections politiques qui mettent en compétition, plusieurs candidats, y compris le président qui l’a nommé et dont il sert la cause, c’est faire de lui juge et partie à la fois.

Mêmes causes, mêmes effets

Difficile dans ce cas d’imaginer qu’un juge aussi partial ne puisse pas exercer son pouvoir pour favoriser son camp. D’autant que son sort dépend de la victoire ou de la défaite de son candidat. L’adoption de cette loi électorale reste donc une grosse tâche noire dans le projet de restauration des institutions voulue par les autorités de transition.

Mais c’est aussi une faute lourde dans la mission des parlementaires godillots qui, visiblement sont encore très loin d’être sortis des mentalités cinquantenaires et rétrogrades du régime déchu des Bongo-PDG, transformant ainsi le parlement en une chambre d’enregistrement, oubliant que l’échec ou la réussite de cette transition dépendra de la qualité des lois adoptées par l’Assemblée nationale et le Sénat. Et les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est à craindre que les forces vives de la nation se retrouvent encore au terme des élections d’août 2025, à parler à nouveau de l’organisation d’un nouveau “dialogue national inclusif” expression devenue tellement banale qu’on ne se soucie même plus des milliards qu’elle creuse au budget de l’Etat pour la tenue de ces rencontres récréatives, et qui, au finish ne servent plus à rien, si ce n’est l’éternel recommencement d’une démocratie visiblement à tâtons, où depuis plus de 30 ans, chaque dialogue politique débouche non pas sur une consolidation des acquis démocratiques, mais plutôt sur la remise en cause et la destruction systématique de ces derniers.

Ndesali Komeni

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