Présidentielle à un tour : la grande reculade

Acquis au terme du dialogue politique d’Angondjé en 2017, le mode d’élections politiques à deux tours vient d’être enterré sans avoir été expérimenté à un scrutin présidentiel. C’est l’une des recommandations de la concertation politique que vient d’organiser au pas de course, le camp au pouvoir et une partie de l’opposition qui en sort finalement flouée.
Tout ça pour ça, pourrait-on être tenté de dire. Tant le dialogue politique appelé par l’opposition et accaparé par le pouvoir, au lieu d’aboutir à des résolutions pouvant favoriser des lendemains électoraux apaisés, apparaît aujourd’hui comme une » escroquerie » organisée par le pouvoir pour faire sauter le verrou qui compromettait sa victoire au soir de la présidentielle de cette année.
Conscient du danger que représentait jusqu’ici le mode d’une élection présidentielle à deux tours, la majorité au pouvoir, amenée par le Premier ministre, Alain Claude Bilie By-Nze, a obtenu de la concertation politique, le retour au scrutin à un seul tour.
La vérité, c’est que depuis 2009, le candidat du parti démocratique gabonais au pouvoir n’a été élu et réélu que dans la douleur, avec des scores ne dépassant pas les 40 %.
En 2009 par exemple, le président Ali Bongo ne l’avait remporté que de 41,73 %. En 2016, il n’avait récolté que 49,80 % des suffrages contre 48,23 % pour son rival, Jean Ping.
Ces victoires poussives ont fini par faire prendre conscience au camp du pouvoir d’une improbable victoire de son candidat dans un mode de scrutin à deux tours, qui aurait certainement profité à l’opposition. Car malgré une majorité au parlement due à plusieurs raisons, la présidentielle reste la seule élection pour laquelle l’électorat vote majoritairement l’opposition, si on fait la compilation des suffrages obtenus par l’ensemble des candidats de l’opposition. Il fallait donc faire sauter cette disposition, quitte à ce que le président de la République, comme depuis 2009, soit élue avec une majorité relative entachant ainsi sa légitimité. Mais qu’importe, la fin justifie les moyens. Et la concertation politique en était un.
Le piège de la concertation
Après plusieurs mois d’hésitations, et malgré les appels répétés de l’opposition, le pouvoir s’est finalement rendu compte de ce que l’idée d’une concertation politique n’était en réalité qu’une aubaine pour remettre en cause, les avancées démocratiques du dialogue d’Angondjé qui auraient pu tourner en sa défaveur, si jamais elles restaient telles qu’elles. De toute évidence, en dehors de quelques maigres réformes qu’ils ont apporté, notamment le découpage électoral, avec l’augmentation pléthorique du nombre des députés de 120 à 143 pour une population d’à peine deux millions d’habitants, les actes du dialogue d’Angondjé avaient déjà été sabotés avant d’être enterrés par le pouvoir. Preuve de ce sabotage organisé, le Comité de suivi de l’application de ces recommandations a cessé de travailler depuis des années, faute de moyens. Mieux, le pouvoir a révisé délibérément la Constitution pour faire nommer certains sénateurs par le président de la République. Une disposition qui ne figurait nullement parmi les recommandations de ce dialogue. Lequel n’était au fond qu’un moyen pour calmer les ardeurs contestataires des résultats électoraux de 2016, avec leur cortège de violences meurtrières.
Tous ceux qui avaient cru en ce simulacre de dialogue n’ont désormais plus que leurs yeux pour pleurer après s’être rendu compte qu’ils ont été floués.
Des dialogues pour confisquer le pouvoir
Au fond, le dialogue politique vu par le pouvoir n’est qu’une ruse orchestrée pour donner des apparences d’une ouverture politique, qui n’en est pas une. C’est une méthode rodée de verrouillage de toute possibilité d’alternance au pouvoir. La stratégie d’une fausse décrispation consiste à placer un pas en avant pour donner l’illusion d’une avancée démocratique à travers le dialogue ou la concertation politique, puis à reculer d’un autre pas, en récusant ces avancées lorsqu’elles paraissent menacer des intérêts établis.
Sinon en quoi la réduction de la durée des mandats sans limitation de ceux-ci, serait-elle gage des élections aux lendemains apaisés, là où l’opposition exigeait plutôt le convoyage des urnes par les agents scrutateurs ? En quoi le scrutin à un tour serait-il gage d’une élection présidentielle aux lendemains apaisés, là où l’opposition exigeait un transfert des résultats électoraux par voie électronique ? En quoi la nomination des sénateurs des deux camps par le président de la République serait-elle gage d’un scrutin apaisé quand le pouvoir rejette la biométrisation du processus électoral ?
Au fond, la concertation politique amorcée dans le chaos, à huis clos, sans format consensuel de départ, sans la société civile, sans les leaders religieux, n’aura été qu’un faire valoir à la reculade démocratique dont le grand gagnant n’est autre que le camp du pouvoir. Ce qui donne raison aux partis d’opposition regroupés au sein de la plateforme « Alternance 2023 » qui n’ont pas voulu se décrédibiliser en trempant leurs mains dans ce cambouis politique. Quel gâchis !
CNN